Ce cours aborde tous les thèmes qu'il faut maîtriser sur les Entretiens de Fontenelle et sur le parcours "Le goût de la science". Organisé par blocs thématiques, il vous prépare à traiter n'importe quel sujet de dissertation qui pourrait tomber le jour du bac, à comprendre la problématique, à construire un plan (parties et sous-parties) et à vous appuyer sur des références et des citations précises de l’œuvre.
QUI EST FONTENELLE ?
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Né en 1657, mort en 1757 — il a vécu presque cent ans, à cheval sur deux siècles.
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Neveu de Corneille, membre de l'Académie française, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences pendant plus de quarante ans.
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Un homme à la frontière de tout : entre littérature et science, entre XVIIe et XVIIIe siècle, entre classicisme et Lumières.
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Les Entretiens paraissent en 1686 — un an avant les Principia mathematica de Newton. Trente-trois éditions du vivant de l'auteur.
→ Un paradoxe fascinant : d'un point de vue scientifique, les Entretiens sont dépassés dès l'année suivante leur publication. Newton réfute les tourbillons de Descartes en 1687, et développe la théorie de la gravitation. Et pourtant le livre connaît un succès immense pendant des décennies. Pourquoi ? Parce que son intérêt n'est sans doute pas là où on le croit.
LE LIVRE
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Six soirées de conversation entre un philosophe et une marquise, dans le parc d'un château.
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Chaque soir, ils avancent un peu plus loin dans l'univers : la Terre, la Lune, les planètes, les étoiles fixes, l'infini.
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Le contenu scientifique est réel et sérieux : système de Copernic, tourbillons de Descartes, pluralité des mondes, relativité du mouvement.
Mais tout cela est dit sur le ton de la conversation galante, avec des métaphores, des plaisanteries, du badinage.
L'ESPRIT MONDAIN, LE CLASSICISME ET LA SCIENCE
À la fin du XVIIe siècle, la vie intellectuelle parisienne se déroule en grande partie dans les salons aristocratiques. Ces espaces de sociabilité ont leurs règles implicites : ne jamais ennuyer, ne jamais paraître vouloir instruire, bannir tout ce qui « sent trop le métier » (Nietzsche). La conversation y est un art — léger, élégant, plaisant. Le pédant qui exhibe son savoir avec lourdeur est la figure la plus méprisée de cette société.
Le classicisme a emprunté à une formule du poète latin Horace une double exigence : placere et docere — plaire et instruire. Mais cette formule suppose de clarifier la place des deux. Le plaisir peut être au service de l'instruction, un moyen de faire passer le savoir. Fontenelle renverse cette hiérarchie en affirmant que « il n'y a pas jusqu'aux vérités à qui l'agrément ne soit nécessaire » — le plaisir n'est pas seulement un moyen, c'est une condition obligatoire. D’où l’intérêt d’étudier en détail la place du plaisir dans ses Entretiens.
De plus, dans ces milieux mondains, la science est doublement suspecte. Théologiquement d'abord : la curiosité scientifique reste associée à la libido sciendi (« désir de savoir ») condamnée par Saint-Augustin, même si les positions de l’Église et des croyants sur la science sont alors très diverses. Socialement ensuite : parler de physique dans un salon, c'est risquer le ridicule du pédant ou l’ennuyeux — comme le montrent les Femmes savantes de Molière (1672), où la science n'est qu'une parade grotesque.
LE PARCOURS AU PROGRAMME
Le goût de la science : deux mots qui semblent s'opposer. Le goût renvoie au plaisir, à l'agrément, à la sensibilité mondaine. La science renvoie à la rigueur, à la démonstration, à l'effort intellectuel. Le parcours pose une question : ces deux choses peuvent-elles vraiment aller ensemble ? Et si oui — laquelle est au service de l'autre ?
Le projet esthétique : plaire et instruire. Fontenelle affirme que l'agrément (=le plaisir) est nécessaire à la vérité. Mais peut-on vraiment soutenir que le plaisir n'est pas seulement un moyen d'enseigner, mais une condition de la connaissance elle-même ? Ou bien le badinage galant finit-il par trahir la rigueur scientifique ?
Fontenelle aurait pu écrire un traité, mais il a choisi le dialogue, un genre à la mode. Les Entretiens sont donc à la fois un livre de science, un dialogue philosophique, une conversation galante, une pastorale nocturne et presque un roman. Cette hybridité générique est-elle une richesse ou une ambiguïté ? Peut-on dire que la forme littéraire sert le contenu scientifique — ou qu'elle finit par le supplanter ?
Ce qui relie ces problèmes, c'est toujours la même tension fondamentale — celle que le parcours « Le goût de la science » met au centre : le rapport entre plaisir et connaissance. Est-ce que le goût précède la science, l'accompagne, ou en est une condition ? Est-ce que Fontenelle dit qu'on doit rendre la science agréable pour la faire accepter — ou qu'elle est agréable par nature, et qu'il suffit de le montrer ?
Le goût de la science invite aussi à voir l’ouvrage de Fontenelle une transgression : Fontenelle réhabilite le désir de savoir que la tradition condamnait parfois comme péché. En 1686, vouloir savoir est encore suspect. Saint Augustin condamnait la libido sciendi — la concupiscence des yeux — comme l'un des trois péchés fondamentaux. Pascal tremblait : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. » Descartes légitimait la curiosité par l'utilité (« maîtres et possesseurs de la nature ») ; Malebranche par la gloire divine ; La Mothe Le Vayer par la nature humaine (« reprendre l'homme de ce qu'il est curieux, c'est le blâmer d'être homme »).
Fontenelle va plus loin que tous : « Toute la philosophie n'est fondée que sur ce qu'on a l'esprit curieux et les yeux mauvais. » (Premier Soir). Il ne légitime pas la curiosité — il en fait le fondement inconditionnel de toute démarche intellectuelle. Et il ajoute ce qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait dit : la curiosité est agréable. La libido sciendi n'est pas un péché à réhabiliter — c'est une jouissance à célébrer.
En résumé, Fontenelle renverse la tradition qui condamnait le désir de savoir en en faisant non seulement le fondement de toute philosophie, mais une source légitime de plaisir — c'est le premier sens du goût de la science.
LA STRUCTURE DE L'ŒUVRE : LES SIX SOIRS
Les Entretiens sont organisés en six soirées de conversation. Chaque Soir fait progresser simultanément deux lignes narratives : l'exploration scientifique de l'univers — du plus proche au plus lointain — et la relation entre le Philosophe et la Marquise, qui évolue de l'ignorance vers la maîtrise intellectuelle.
PREMIER SOIR — La Terre et le système solaire Contenu scientifique : Critique de l'anthropocentrisme ; réfutation de Ptolémée et Tycho Brahé ; exposition du système de Copernic ; métaphore de l'Opéra ; principe d'économie. Moment narratif clé : Le mot qui échappe (« tous ces mondes ») ; la scène de séduction ; « il fallut céder ».
SECOND SOIR — La Lune Contenu scientifique : La Lune comme Terre habitée ; raisonnement Paris/Saint-Denis ; éclipses et relativisme culturel. Moment narratif clé : La Marquise résiste et formule des objections intelligentes.
TROISIÈME SOIR — Particularités de la Lune ; les autres planètes Contenu scientifique : Doutes sur l'habitabilité de la Lune ; fable des abeilles ; spéculation sur les habitants des planètes. Moment narratif clé : « J'ai besoin de croire » ; la Marquise compose spontanément des figures d'habitants imaginaires.
QUATRIÈME SOIR — Vénus, Mercure, Mars, Jupiter, Saturne Contenu scientifique : Description de chaque planète ; théorie des tourbillons cartésiens. Moment narratif clé : « Donnons-nous aux tourbillons » — vertige érotique de la pensée.
CINQUIÈME SOIR — Les étoiles fixes Contenu scientifique : Les étoiles comme autant de soleils ; pluralité infinie des mondes ; la Voie lactée. Moment narratif clé : La Marquise anticipe le raisonnement : « C'est toi qui l'as nommé » ; « Je suis savante ! »
SIXIÈME SOIR — Bilan et nouvelles pensées Contenu scientifique : Hiérarchie des certitudes ; fable des roses ; relativisme culturel (éclipses) ; prudence de l'éléphant ; tout change, rien n'est éternel. Moment narratif clé : La Marquise produit une hypothèse scientifique originale sur l'atmosphère du Soleil.
La progression d'ensemble suit une double logique : scientifiquement, on part de la Terre pour aller vers l'infini — du connu vers l'inconnu. Narrativement, la Marquise part de l'ignorance pour atteindre la co-création du savoir. Les deux progressions sont inséparables : c'est parce qu'elle désire comprendre qu'elle comprend, et c'est parce qu'elle comprend qu'elle désire davantage.
I. LE « BON GOÛT » DE LA SCIENCE CONTRE LE JARGON PÉDANT
Le goût de la science exige une forme nouvelle : ni le traité aride du savant, ni la légèreté creuse du mondain — un « milieu » qui ennoblit la science sans la trahir.
Le projet des Entretiens se définit d'abord par un double refus. Dans la Préface, Fontenelle refuse deux excès symétriques : les termes « trop savants » qui « choquent les véritables Savants » par leur pédanterie, et les termes « trop bas » qui « choquent les véritables Honnêtes-gens » par leur trivialité. Entre ces deux écueils, « il ne reste que le milieu à prendre » — ce milieu, c'est précisément le bon goût.
« J'ai voulu traiter la Philosophie d'une manière qui ne fût point philosophique »
La formule est un paradoxe explicite. Fontenelle ne cherche pas à abaisser la science — il cherche à l'ennoblir, à lui donner la dignité d'un objet mondain. Cette conviction se traduit par une technique systématique de traduction.
Plutôt que « satellites joviens », Fontenelle écrit « quatre petites Lunes qui tournent autour de lui, et qui l'accompagnent partout où il va » — la personnification transforme un terme technique en scène vivante, Jupiter entouré de sa suite comme un prince de ses courtisans.
Plutôt que « vortex » ou « matière subtile », il dit « imaginez-vous un très grand espace rempli de matière » — l'appel direct à l'imagination du lecteur remplace la démonstration abstraite.
Ce que Molière met en scène dans Les Femmes savantes (1672) éclaire le piège que Fontenelle veut éviter. Philaminte, Armande et Bélise affichent les termes comme des bijoux — « j'aime ses tourbillons », « moi, ses mondes tombants » — sans vraiment comprendre ce dont elles parlent. La science est devenue parade sociale, un accessoire de distinction. C'est exactement le double vice que Fontenelle refuse : le jargon qui « sent trop le métier » d'un côté, l'affectation mondaine qui en fait un moyen de se rendre intéressant sans comprendre.
II. LE GOÛT DE LA SCIENCE PAR L'IMAGE : L'ART DE LA MÉTAPHORE
Le goût de la science se manifeste d'abord dans le style : Fontenelle invente un art de la métaphore qui rend la science visible sans la simplifier.
Fontenelle a une technique presque systématique : traduire chaque concept scientifique dans des métaphores, qui donnent à voir ce que le jargon rend invisible.
L'Opéra (Premier Soir) : « Je me figure toujours que la nature est un grand spectacle qui ressemble à celui de l'Opéra. Du lieu où vous êtes à l'opéra, vous ne voyez pas le théâtre tout à fait comme il est ; on a disposé les décorations et les machines, pour faire de loin un effet agréable, et on cache à votre vue ces roues et ces contrepoids qui font tous les mouvements. »
L'image est simple et lumineuse. D'un côté : le spectateur ordinaire, qui voit le décor, les acteurs, les effets spectaculaires — le vol de Phaéton, les tempêtes, les apparitions. De l'autre : le machiniste curieux, tapi dans le parterre, qui s'interroge sur les mécanismes cachés, les roues, les contrepoids, les cordes qui produisent tout cela.
Le philosophe, dit Fontenelle, est fait comme ce machiniste. Il ne se contente pas du spectacle — il veut comprendre comment il est produit. L’image explique la démarche scientifique dans son principe le plus fondamental : la distinction entre les phénomènes visibles — ce qu'on voit — et les causes cachées — ce qui produit ce qu'on voit. La science consiste précisément à aller derrière le décor, à chercher les mécanismes qui expliquent les apparences. Pourquoi cette métaphore est-elle si bien choisie ? Pour deux raisons que le document met bien en évidence. D'abord, elle est socialement parfaite pour le public visé : l'opéra est le spectacle aristocratique par excellence, le divertissement de la cour et des grands salons. Choisir l'opéra comme comparant, c'est ennoblir la science en lui donnant un cadre culturel que le lecteur mondain reconnaît et valorise. Ensuite, elle est philosophiquement juste : comme à l'opéra, la nature présente un spectacle admirable dont les ressorts sont dissimulés. Et la connaissance scientifique, loin de détruire le plaisir du spectacle, le décuple — elle révèle que l'ordre caché est encore plus admirable que l'effet visible.
Le navire sur la rivière (Premier Soir) : le passager endormi se retrouve au même endroit dans le bateau, mais le rivage a changé. Explication du mouvement relatif et de la rotation terrestre — qui répond exactement à l'objection de la Marquise sur son propre terrain.
Paris et Saint-Denis (Second Soir) : le bourgeois qui monte en haut des tours de Notre-Dame et nie l'habitabilité de Saint-Denis parce qu'il n'en voit pas les habitants. « Notre Saint-Denis c'est la Lune. » L'immensité cosmique ramenée à une distance urbaine familière.
Le jardin et l'univers (Troisième Soir) : « Une feuille d'arbre est un petit monde habité par des vermisseaux invisibles. » Mise en abyme : le lieu même de la conversation illustre son propre contenu. Les mêmes lois régissent la nature à toutes les échelles.
Ainsi, le goût de la science passe chez Fontenelle par un art de la métaphore qui ne simplifie pas la vérité scientifique — il la révèle en la rendant visible, alors que le jargon me fait rien comprendre et permet souvent de faire semblant de savoir.
III. LE PLAISIR INTELLECTUEL
Le goût de la science n'est pas un plaisir unique — c'est une famille de plaisirs distincts que Fontenelle explore et essaie de décrire au fil des six Soirs.
« Ce n'est pas un plaisir comme celui que vous auriez à une comédie de Molière ; c'en est un qui est je ne sais où dans la raison, et qui ne fait rire que l'esprit. » (Premier Soir) Fontenelle reconnaît que ce plaisir est difficile à situer — à la frontière de l'intellect et de l'imagination ; et donc très difficile à définir.
Et il le décline en plusieurs formes au cours du dialogue.
Le plaisir de croire : « Je ne jurerais pas pourtant que cela fût vrai, mais je le tiens pour vrai, parce qu'il me fait plaisir à croire. C'est une idée qui me plaît, et qui s'est placée dans mon esprit d'une manière riante. » (Premier Soir) L'agrément devient critère scientifique : formuler une hypothèse séduisante est déjà une forme de connaissance. Ce qui procure du plaisir, ce n'est pas tant le contenu de l'hypothèse que le fait de la formuler — de pratiquer la conjecture, d'habiter par l’esprit l'univers des possibles. Le « pourquoi non ? » est un principe de liberté intellectuelle : il maintient la pensée en mouvement, refuse les certitudes figées, garde l'esprit vivant.
Le plaisir du vertige : « Achevez de me rendre folle, je ne me ménage plus [...] donnons-nous aux tourbillons. » (Quatrième Soir) Vocabulaire de la perte de contrôle érotique — la pensée comme ivresse (voir le IV. où on développe ce point).
Le plaisir de la maîtrise intellectuelle : « Quoi ! j'ai dans la tête tout le système de l'univers ! Je suis savante ! » (Cinquième Soir) La joie presque enfantine de posséder mentalement l'immensité.
Le plaisir de l'infini : Là où Pascal ressentait la terreur (« le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie »), Fontenelle ressent la liberté. L'univers infini n'est pas écrasant — il est agréable. Au Cinquième Soir, la Marquise découvre l'immensité de l'univers et réagit comme Pascal l'aurait fait : « Voilà l'univers si grand que je m'y perds, je ne sais plus où je suis, je ne suis plus rien. [...] Cela me confond, me trouble, m'épouvante. ». Ce sont presque mot pour mot les termes de Pascal : la grandeur de l'univers écrase l'homme, révèle son insignifiance, conduit à l'angoisse existentielle.
Mais Fontenelle retourne cette réaction. Le Philosophe répond : « Et moi, cela me met à mon aise. Quand le ciel n'était que cette voûte bleue [...] l'univers me paraissait petit et étroit, je m'y sentais comme oppressé ; présentement [...] il me semble que je respire avec plus de liberté, et que je suis dans un plus grand air. ». Là où Pascal ressentait la terreur du vide, Fontenelle ressent l'espace de la liberté et du plaisir. Connaître l'immensité de l'univers, c'est agrandir son esprit, et c’est plaisant !
IV. LE GOÛT DE LA SCIENCE COMME DÉSIR : UNE SCIENCE ÉROTISÉE
Le goût de la science va plus loin que le simple plaisir : Fontenelle affirme que le désir de savoir et le désir érotique partagent la même nature profonde.
« Les raisonnements de mathématique sont faits comme l'amour. Vous ne sauriez accorder si peu de chose à un amant que bientôt après il ne faille lui en accorder davantage. » (Cinquième Soir) Cette analogie est au cœur du livre : ce n'est pas l'amour qui est réduit à un calcul : c'est la démonstration intellectuelle qui se trouve investie d'une énergie proprement érotique.
Tout le début du Premier Soir est construit comme une scène de séduction. Le Philosophe feint de résister (« il ne me sera point reproché que dans un bois, à dix heures du soir, j'aie parlé de philosophie »), la Marquise insiste, « il fallut céder ». La Marquise demande « donnez-la moi » — vocabulaire du désir amoureux appliqué au savoir. Le dialogue tourne autour de quatre mots qui éveillent successivement le désir de la Marquise : mondes, folie, plaisir, raison.
Au Quatrième Soir, quand le Philosophe explique la théorie des tourbillons de Descartes, la Marquise réagit d'une façon saisissante : « La tête me dût-elle tourner, dit-elle en riant, il est beau de savoir ce que c'est que les tourbillons. Achevez de me rendre folle, je ne me ménage plus, je ne connais plus de retenue sur la philosophie ; laissons parler le monde, et donnons-nous aux tourbillons. ». Le vocabulaire est celui de la perte de contrôle, de l'abandon, de la transgression. « Achevez de me rendre folle », « je ne connais plus de retenue » — ce sont des mots qui évoquent autant la passion amoureuse – et même franchement érotique – que l'enthousiasme intellectuel. Ce plaisir du vertige, c'est celui de perdre le contrôle, de se laisser emporter par une force et une idée plus grande que soi ; d'aller là où la raison ordinaire n'ose pas.
Ce lien entre désir et connaissance n'est pas une ruse rhétorique — c'est une conviction philosophique. La libido sciendi condamnée par Augustin devient chez Fontenelle le moteur le plus légitime et le plus jouissif de l'activité intellectuelle.
V. LA SIMPLICITÉ DE LA SCIENCE & L’ÉLÉGANCE DE LA NATURE
Le goût de la science trouve sa forme la plus pure dans le principe d'économie : la nature est élégante par essence, et comprendre cette élégance est la plus haute forme de plaisir intellectuel.
Le mécanisme d’une montre
D’abord, l'univers comparé à une montre, image qui aurait pu sembler dégradante. Réduire la magnificence des cieux à un mécanisme d'horlogerie :
« Et moi, je l'en estime beaucoup plus depuis que je sais qu'il ressemble à une montre. Il est surprenant que l'ordre de la nature, tout admirable qu'il est, ne roule que sur des choses si simples. »
→ Ce qui pourrait réduire la grandeur de l'univers la révèle au contraire : la simplicité est une forme de perfection.
L’épargne et la magnificence
« Elle est d'une épargne extraordinaire [...] Cette épargne néanmoins s'accorde avec une magnificence surprenante [...] C'est que la magnificence est dans le dessein, et l'épargne dans l'exécution. » (Premier Soir) La nature fonctionne avec le minimum de moyens pour un maximum d'effets. Peu de lois, infinité de phénomènes.
Ce principe est à la fois une loi scientifique, une loi esthétique et une source de plaisir, parce que la structure de l'esprit humain épouse la structure de la nature. Retenir peu de principes pour comprendre immensément : c'est la méthode de la nature et le plaisir de l'esprit. Quand les deux coïncident, il se produit une adéquation qui est source de joie.
La Marquise l'a formulé mieux que personne : « votre philosophie est une espèce d'enchère, où ceux qui offrent de faire les choses à moins de frais l'emportent sur les autres. » (Premier Soir) Et l'argument pour la rotation terrestre illustre le principe : il est plus économique que la Terre tourne sur elle-même en vingt-quatre heures que de faire tourner l'univers entier autour d'elle : il faut pour cela préférer l’héliocentrisme au géocentrisme.
« L'astronomie est fille de l'oisiveté. » (Premier Soir)
Le principe d'économie est donc à la fois une loi de la nature, une loi de l'esprit, et une loi du plaisir. Pour les deux personnages, les trois coïncident : quand on comprend que la nature est simple, que cette simplicité est à la portée d'un esprit attentif, et que cette compréhension procure une joie réelle.
VI. LA SCIENCE ET SES LIMITES : DE LA CERTITUDE À LA RÊVERIE
Le goût de la science ne dispense pas de la rigueur — il exige de savoir à quel niveau de certitude on se trouve, et d'en jouir à chaque niveau sans les confondre.
On pourrait croire que Fontenelle, parce qu'il parle de science avec légèreté et badinage, est peu soucieux de rigueur. Il n'abandonne pas la rigueur — il en propose une version nuancée et plus précise. Il distingue pour cela plusieurs niveaux de certitude : démonstration mathématique, certitude historique, vraisemblance forte, hypothèse raisonnable, spéculation imaginative, rêverie pure.
« Est-il simplement vraisemblable qu'Alexandre ait été ? » (Sixième Soir)
Non — on en est certain : Alexandre le Grand a vraiment existé. Sur quelle base ? Des témoignages et des indices convergents, aucun sujet de doute. Pourtant, on n'a aucune démonstration mathématique de son existence. Il introduit ici une distinction fondamentale : il y a plusieurs types de certitude, selon la nature des objets dont on parle, et c'est sur ce même modèle que Fontenelle place l'habitabilité des planètes.
La rêverie pure
Le philosophe propose parfois une rêverie pure : « Mettez-y encore des mondes, n'y en mettez pas, cela dépend de vous. » => liberté totale de l'imagination !
La spéculation imaginative
Au Second Soir, il raconte à la Marquise l'histoire naturelle des abeilles — leur reine extraordinairement féconde, les mâles massacrés après leur unique fonction, l'organisation sociale stupéfiante de la ruche. Et il dit : « En transportant seulement sur d'autres planètes des choses qui se passent sur la nôtre, nous imaginerions des bizarreries qui paraîtraient extravagantes et seraient cependant fort réelles. »
C'est le principe de la spéculation imaginative : partir de ce qu'on observe ici — la diversité infinie des formes de vie sur Terre — pour imaginer ce qu'on ne voit pas là-bas. Ce qui semble extravagant n'est pas nécessairement faux : les abeilles elles-mêmes sembleraient extravagantes si on les découvrait sur une autre planète. La frontière entre le réel et l'imaginaire est ainsi brouillée, mais de façon productive : l'imagination disciplinée par l'observation du réel peut atteindre des vérités que la démonstration seule ne pourrait jamais produire.
« comme des éléphants »
Mais la liberté de l’imagination vers la rêverie a ses limites : « les vrais philosophes sont comme les éléphants, qui en marchant ne posent jamais le second pied à terre, que le premier n'y soit bien affermi. » (Sixième Soir). C'est la réponse de Fontenelle à ceux qui lui reprocheraient d'aller trop loin dans la spéculation : on peut aller loin, très loin, jusqu'à la rêverie pure — mais en posant chaque pied avec soin. En sachant à quel niveau de la hiérarchie on se trouve. En ne confondant pas la vraisemblance forte avec la certitude mathématique, ni la rêverie avec la démonstration.
VII. LE GOÛT DE LA SCIENCE DANS UN DIALOGUE : UNE PÉDAGOGIE DU PLAISIR PARTAGÉ
Le goût de la science ne s'éprouve pas seul : Fontenelle fait du dialogue la forme même de la transmission, parce que le savoir se construit dans le plaisir de l'échange.
Fontenelle aurait pu écrire un traité. Il a choisi le dialogue — et ce choix est une position philosophique sur la nature même du savoir : il ne se transmet pas, il se construit dans l'échange.
Une progression remarquable
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Elle en posant les questions naturelles.
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Elle en interrompant le Philosophe : (Premier Soir).
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Elle : quand le Philosophe se félicite que Copernic ait « rabattu la vanité des hommes », elle conteste le présupposé moral — (Premier Soir).
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Elle au Cinquième Soir,
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Au Cinquième Soir, avant que le Philosophe ait pu terminer son raisonnement sur les étoiles fixes, la Marquise l'interrompt : => Le Philosophe valide ce qu’elle dit, en citant Racine :
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Elle Son badinage, son ironie légère, ses réparties vives maintiennent le plaisir de l'échange. C'est elle qui garantit que l'entretien reste un entretien — et ne devient pas un cours magistral.
La « petite troupe choisie » (Sixième Soir)
« Contentons-nous d'être une petite troupe choisie qui les croyons, et ne divulguons pas nos mystères dans le peuple. ». En apparence, c'est une formule élitiste — on garde le savoir pour un cercle restreint. Mais c'est surtout un piège rhétorique pour nous lecteurs : en se présentant comme une « petite troupe choisie », Fontenelle flatte le lecteur : vous, vous êtes de ceux qui comprennent. Vous n'êtes pas « le peuple ». Cette distinction imaginaire crée une complicité entre l'auteur et son lecteur, un sentiment d'appartenance à une élite intellectuelle — qui est précisément ce qui rend le livre irrésistible pour un public mondain soucieux de distinction.
VIII. LE GOÛT DE LA SCIENCE ET LA FEMME SAVANTE : ÉMANCIPATION ET LIMITES
Le goût de la science a une dimension politique : en choisissant une femme comme interlocutrice, Fontenelle affirme que la curiosité scientifique n'a pas de sexe — mais cette affirmation a aussi d’autres dimensions.
En 1686, la curiosité scientifique féminine est souvent ridiculisée. Fontenelle justifie son choix de plusieurs manières
La Marquise, double des lectrices et des lecteurs
« J'ai mis dans ces entretiens une femme que l'on instruit, et qui n'a jamais ouï parler de ces choses-là. ». La Marquise est une femme cultivée mais non spécialiste — exactement comme le lecteur visé : le public aristicratique mondain, qui est le monde de Fontenelle. Elle pose les questions que se poserait ces lecteurs. Elle exprime leurs doutes naturels. Elle résiste là où le lecteur résisterait. Elle s'enthousiasme là où le lecteur s'enthousiasmerait. Fontenelle va même plus loin dans la Préface : « Pourquoi des femmes céderaient-elles à cette marquise imaginaire ? » C'est un argument rhétorique subtil, qui crée une émulation : si cette marquise imaginaire comprend, toute femme peut comprendre — et par extension, tout lecteur non spécialiste peut comprendre.
La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette
La comparaison avec La Princesse de Clèves, dans la préface, prolonge la stratégie — lire les Entretiens demande le même effort qu'un roman, genre alors nouveau et très à la mode à Paris. La Princesse de Clèves est l’histoire d’une jeune femme du monde qui se marie avec un homme parfait, mais tombe passionnément amoureuse d’un autre peu après : l’histoire est celle de son dilemme entre son attachement au mariage avec son mari et sa passion pour l’autre. Cela a donc peu à voir avec les Entretiens de Fontenelle. Mais la stratégie est habile à plusieurs titres.
« Je ne demande aux Dames, pour tout ce système de Philosophie, que la même application qu'il faut donner à la Princesse de Clèves, si on veut en suivre bien l'intrigue. »
D'abord, elle part du connu pour aller vers l'inconnu — exactement comme les métaphores scientifiques du livre. Les femmes lisent la Princesse de Clèves : elles peuvent donc lire les Entretiens, qui ne demandent pas plus d'effort. Ensuite, elle élève la science au niveau de la grande littérature — lire Fontenelle, c'est comme lire Madame de Lafayette, pas comme lire un traité d'astronomie. Enfin, elle flatte sa lectrice en lui disant qu'elle a déjà les capacités nécessaires — il suffit de les appliquer à un autre objet.
Enfin, les deux œuvres partagent peut-être une même question — celle de la sublimation, du désir transformé en autre chose. Dans la Princesse de Clèves, la passion amoureuse est sublimée en vertu. Dans les Entretiens, le désir érotique est sublimé en désir de savoir.
Une promotion des femmes
La Marquise renverse activement le préjugé : « Croyez-vous qu'on soit incapable des plaisirs qui ne sont que dans la raison ? » (Premier Soir). Et sa progression au fil des Soirs est remarquable — elle passe de l'élève à la co-créatrice du savoir. L'héritage est visible chez Voltaire (1734) : « Nous sommes au temps où une femme peut être philosophe hardiment. », qui admire alors Émilie du Chatelêt, qui traduit Newton en français et participe activement à la diffusion des nouvelles théories scientifiques.
IX. LE GOÛT DE LA SCIENCE COMME VISION DU MONDE : DÉCENTREMENT ET RELATIVISME
Le goût de la science implique une révolution mentale autant qu'astronomique : Fontenelle propose une vision du monde décentrée, relativiste et dynamique qui met l'homme à une nouvelle place, plus modeste.
« Notre folie à nous autres, est de croire que toute la nature, sans exception, est destinée à nos usages ; et quand on demande à nos philosophes à quoi sert ce nombre prodigieux d'étoiles fixes, dont une partie suffirait pour faire ce qu'elles font toutes, ils vous répondent froidement qu'elles servent à leur réjouir la vue. » (Premier Soir) Le science exige d'abord de renoncer à l'anthropocentrisme — et ce renoncement est lui-même une source de plaisir intellectuel. Et l'exemple est malicieusement absurde : des milliards d'étoiles dont la seule fonction serait de décorer notre ciel nocturne d’humains.
La révolution copernicienne n'est pas seulement une révolution astronomique — c'est une révolution mentale. Elle oblige l'humanité à accepter qu'elle n'est pas le centre de tout, que l'univers ne tourne pas autour d'elle, que ses besoins ne sont pas la mesure de la Création.
Relativisme temporel : la fable des roses (Sixième Soir). Les roses qui ne vivent qu'un jour considèrent comme une certitude que leur jardinier est éternel. C'est exactement l'erreur que commettaient les Anciens sur les corps célestes. Ils n'avaient pas vu les cieux changer — donc ils en concluaient que les cieux étaient immuables et éternels. Mais la durée de l'observation humaine est dérisoire à l'échelle des transformations cosmiques. Nous sommes des roses qui regardent un jardinier. Cette fable a une portée épistémologique fondamentale : la vérité est relative à l'échelle temporelle de l'observateur. Ce qui semble permanent n'est peut-être que lent. Ce qui semble éternel n'est peut-être que très long. Et l'humilité intellectuelle consiste à reconnaître les limites de notre propre durée.
Relativisme culturel : sur les éclipses, Indiens, Américains, Grecs, Français, tous ont cru des choses absurdes. Au Sixième Soir, le philosophe dresse un panorama des croyances humaines sur les éclipses à travers le monde. En Inde, on croit qu'un dragon aux griffes noires saisit le Soleil et la Lune — et les rivières se couvrent de têtes de dévots qui prient jusqu'au col dans l'eau. En Amérique, on pensait que le Soleil et la Lune étaient en colère. Les Grecs, « si raffinés », croyaient que des magiciennes faisaient descendre la Lune. Et les Français eux-mêmes — « nous » — ont eu « belle peur » lors d'une éclipse totale il y a trente-deux ans. L'effet de cette énumération est redoutable. En plaçant les Français sur le même plan que les Indiens, les Américains et les Grecs, Fontenelle dit : la superstition n'est pas l'apanage des autres. Nous en sommes tous capables, l'erreur est universellement humaine — et la science est précisément ce qui permet d'en sortir.
Le goût de la science chez Fontenelle implique une révolution mentale perpétuelle — décentrement cosmologique, relativisme temporel et culturel : le vrai savant sait les limites de sa science et ne cesse jamais d’être curieux.
CONCLUSION — "LE GOÛT DE LA SCIENCE" : UNE FORMULE À LA HAUTEUR DE L'ŒUVRE
« Le goût de la science » : au terme de cette étude, la formule révèle toute sa richesse — et toute son exactitude.
Le goût, d'abord. Le mot a trois sens en français classique, et les Entretiens les mobilisent tous les trois.
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Le goût comme — la jouissance intellectuelle que procure la compréhension, sous ses différentes formes : vertige, élégance, maîtrise, hypothèse, infini.
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Le goût comme — cet art du milieu entre le jargon savant et la légèreté creuse, que Fontenelle appelle le bon goût et qui est sa contribution stylistique la plus originale.
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Le goût comme — la , cet appétit de savoir que certaines traditions condamnaient et que Fontenelle réhabilite comme le fondement même de toute philosophie.
La science, ensuite. Elle aussi se décline.
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Science comme — l'astronomie copernicienne, les tourbillons, la pluralité des mondes, rigoureusement exposés malgré les apparences du badinage.
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Science comme — l'esprit critique, le refus de l'anthropocentrisme, la hiérarchie des certitudes, la prudence de l'éléphant.
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Science comme — le décentrement cosmologique, le relativisme temporel et culturel, la conviction que tout est en mouvement perpétuel.
Ce que la formule dit enfin, c'est que ces deux mots ne s'opposent pas — ils se définissent mutuellement. Le goût sans la science n'est que parade mondaine, comme chez les Femmes savantes de Molière. La science sans le goût n'est que jargon aride, inaccessible et stérile. Fontenelle affirme, et démontre par l'exemple même de son livre, que la vraie science est nécessairement savoureuse — et que le vrai goût est nécessairement rigoureux.
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